« Aussi longtemps que la société sera basée sur l'autorité, les anarchistes resteront en état perpétuel d'insurrection. » : Elisée Reclus

mercredi 16 juillet 2014

Histoire du mouvement ouvrier Belge : la grève de 1886



La lutte des mineurs belges de mars 1886 a marqué l'accroissement des revendications chez les travailleurs dans une période où les conditions sociales étaient pénibles. En effet, si nous effectuons une étude succincte des salaires de 1886, nous constatons que leur taux était plus ou moins équivalent à celui de 1856 alors que le coût de la vie était en augmentation.
 
Les conditions de travail étaient effroyables ; les mineurs travaillaient souvent plus de douze heures par jour. De plus les enfants, aussi bien filles que garçons, étaient employés et touchaient comme les adultes des salaires de famine.
 
Cette misère ébranla la population de même que les nombreux groupes anarchistes qui existaient à cette époque. Dans la province de Liège, des noyaux actifs tels que ceux de Seraing, Ougrée... menaient un combat contre l'ordre bourgeois. Dans les villes de Bruxelles et Verviers s'amorçait un renouveau de l'idéal libertaire de même que dans le Hainaut. N'oublions surtout pas les copains flamands. Ces groupes précipitaient la grève de 1886 qui, par son caractère, était presque générale et, de ce fait, elle dépassait très vite le stade des revendications habituelles pour remettre en cause l'utilité d'un gouvernement.
 
Ce mouvement prenait surtout naissance à Liège où la propagande anar était importante.
Vers le milieu du mois de mars 1886, le groupe anar liégeois décidait de célébrer l'anniversaire de la Commune de Paris et organisait une manifestation tout en publiant un texte qui avait pour but de rassembler le plus de monde possible et qui, nous pouvons le croire, allait mettre le feu aux poudres.
Ce texte disait:
Appel aux travailleurs.
Concitoyens.
Partout les ouvriers s'agitent ; la crise, terrible et lamentable, au lieu de diminuer grandit de jour en jour; partout aussi les idées d'émancipation pénètrent dans la masse exploitée.
À Londres, à Amsterdam, à New York, partout enfin, les travailleurs font entendre leur voix aux oreilles de la bourgeoisie égoïste. Resterons-nous dans une coupable apathie ?
Continuerons-nous à laisser nos femmes et nos enfants sans pain, quand les magasins regorgent des richesses que nous avons créées.
Laisserons-nous éternellement la classe bourgeoise jouir de tous les droits, de tous les privilèges et refuser toute justice et toute liberté à ceux qui la nourrissent : la classe des producteurs ?
Nous ne le pensons pas ; c'est pourquoi nous faisons appel à toutes les victimes de l'exploitation capitaliste, aux meurt-de-faim, à tous ceux que le chômage a jetés sur le pavé pendant le rigoureux hiver que nous traversons. Rappelez-vous, compagnons, que jeudi 18 mars, il y aura quinze ans que l'héroïque population de Paris se soulevait pour l'émancipation des peuples et que cette tentative de révolution sociale fut étouffée dans le sang de 35 000 travailleurs.
Nous vous invitons donc, jeudi 18 mars, quinzième anniversaire de la Commune, à vous joindre à la grande manifestation ouvrière qui aura lieu place Saint-Lambert, à 7 heures du soir.
Pour le groupe anarchiste de Liège :
J. Outters, rue des Écoliers, 8
F. Billien, rue de Robermont, 28 (1).
 
La grève se déclara aussitôt à Jemmeppe-sur-Meuse. C'est pourquoi, face à cette agitation croissante qui représentait un danger certain pour la racaille au pouvoir, le bourgmestre de Liège décidait par décret que tout rassemblement de plus de cinq personnes après huit heures du soir serait interdit. Cette décision était prise ce 18 mars afin d'empêcher la manifestation prévue pour le soir.
                                            
 

Néanmoins, dès l'après-midi, les manifestants se rassemblaient et de nombreux orateurs libertaires prenaient la parole. La plupart des discours mettaient en avant les thèmes chers à notre idéologie. Les premiers incidents éclataient avec l'arrivée D'Andrimont B clown de service et bourgmestre de Liège B accompagné de flics, qui ordonnait de disloquer le cortège. Bien entendu, les copains refusèrent et les chiens de la haute finance chargèrent, ce qui provoqua la riposte des prolos et des incidents graves. La répression fut sanglante; de nombreuses arrestations, des blessés et des tués. 
 
Le gouvernement débordé envoyait l'armée mais de nouveaux foyers de résistance naissaient, et la grève s'étendait à tout le pays. La situation devenait critique pour les "bien-pensants".
Surtout dans le Hainaut, les révoltés s'armaient et s'attaquaient aux propriétés ; ils incendiaient le château Baudoux, la ferme Dumont de Chassart, s'attaquaient à des usines et s'affrontaient aux forces de l'ordre (se rappeler la rencontre sanglante de Quaregnon). Les ouvriers expliquaient leur combat et trouvaient de nombreux alliés dans le peuple vu le mécontentement qui régnait à cette époque. Au bout de quelque temps, la troupe, sous le commandement du tortionnaire Vandersmissen B le Massu du XIXe siècle B réprima sévèrement cette révolte. Durant ces durs combats, tous les partis d'extrême gauche étaient dépassés et seuls les anarchistes avaient une part active dans ces affrontements. Les marxistes dénonçaient l'inégalité sociale et ses conséquences; ils réclamaient le suffrage universel et demandaient aux ouvriers de se calmer. Le P.O.B. B parti ouvrier belge B d'idéologie marxiste se bornait par la parole à lutter contre le pouvoir. De tout temps ces "révolutionnaires" de la "dictature du prolétariat" ont servi le jeu gouvernemental.
 
Le syndicalisme révolutionnaire et l'idée de la grève générale, après cette expérience, gagnaient de plus en plus les milieux subversifs et nous constatons que malgré la disparition de ces groupes anars, héritiers du père Proudhon, ces idées sont toujours de mise en Belgique.
Comme après toutes émeutes, les procès condamnaient les accusés à de lourdes peines de prison : de plusieurs mois aux travaux forcés à perpétuité.
 
Nous pouvons affirmer que cette révolte fut déclenchée par des militants anarchistes qui se soulevaient contre la misère populaire, les tabous et écoutaient leur raison. Ces hommes demandaient ce que nous réclamons aujourd'hui : avoir de meilleures conditions de travail, supprimer la surproduction, avoir des salaires égaux, profiter de l'automation... et ne plus travailler comme des bêtes.
 
Cette grève de 1886 nous permet de mieux comprendre les luttes qui secoueront par la suite la Belgique et l'existence toujours réelle de l'esprit anarchiste qui est vivace et ne demande qu'une intensification de la propagande pour être l’élément catalyseur de la révolution.
 
                                                                 Alain Duveau

Texte tiré d'un ouvrage de Bertrand. J'ai réuni les divers éléments pour la composition de cet article grâce à des documents d'époque et à des renseignements communiqués par le copain Lepape.


                          Le Monde Libertaire - 210 - Mars 1975